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- Pourquoi tu marches?
- Pour rester debout au coeur de mes paysages - qui vont, s’émiettant.

"Tu ne t’étonnes plus à présent des douleurs ressenties aux extrémités. Il fut un temps où tu y voyais le signe d’une grande culpabilité. C’était l’époque où même assis, au repos tranquille et tassé - les yeux fermés tu souffrais en silence! Maintenant que tu marches dans la ville, que tu arpentes et fabriques de la géométrie, prenant des notes, marquant le temps, le rythme, le pied enfle beaucoup plus. Cela te rassure. Cela te convainc de l’utilité des rues: tu bouges, tu bouges."
Marcel Labine (1987) Papiers d’épidémie, Les Herbes rouges, Montréal, p. 29.

- Pourquoi tu marches?
- Parce que j’apprends à y connaître par corps ce que je crois connaître par coeur.

"On marche; dire que l’on avance, ce serait beaucoup exagérer. On va. Sans progresser."
Gil Jouanard, Cela seul, Fata Morgana, 2002, p. 66.

- Pourquoi tu marches?
- Pour en arriver, un jour, à épeler ton nom sans bégayer.

"Platon se demande ce qu’on peut vouloir dire quand on affirme ‘‘connaître une chose’’. D’abord, tout simplement, connaître son nom. C’est le plus faible degré : j’associe à une chose un nom. Mais on peut aussi connaître la définition d’une chose : on la saisit alors dans sa particularité. On peut dire également qu’on connaît une chose quand on en possède par-devers soi une ‘‘image’’, qu’on peut en dessiner une figure, s’en donner une représentation. Au-delà, on peut avoir de cette chose une ‘‘science’’, l’intelligence ressaisit les qualités et les propriétés fondamentales, elle se forme une vérité à propos de la chose saisie dans son essence. Platon ne s’arrête pas là, et il évoque un dernier mode de connaissance. Quel est-il? On pourrait imaginer une intuition fulgurante, une intelligence supérieure… Platon recourt ici à la métaphore du ‘‘frottement’’ : à force de frotter ces quatre manières de connaître les unes contres les autres, on finit par obtenir un rapport intime et familier à la chose, qui définirait le dernier mode. On frotte l’un contre l’autre tous ces éléments (le nom, la définition, l’image, l’opinion vraie), et il jaillit une certaine lumière. C’est là que l’exemple de la marche peut aider à éclairer le texte de Platon. Soit une promenade, une excursion, une randonnée. On peut donner des noms : Thines, Montselgues, Loubaresse… Les connaître, c’est savoir que des hameaux leur correspondent. Quelque chose comme leur ‘‘définition’’, ce seraient les repères topographiques exactes, leur situation géographique. Et puis il existe des images : photographies, reproduction, souvenirs colorés… Au-delà, la science du paysage, ce sera le savoir géologique complet expliquant les courbes des collines, la nature du terrain, le type de végétation. Mais en marchant longtemps, peut-être atteint-on le cinquième mode : l’être du paysage, conçu cette fois-ci comme sa présence. Marcher, ce serait alors atteindre à un certain mode de connaissance compris comme inscription de la présence."
Frédéric Gros, « Introduction » dans Petite bibliothèque du marcheur, Textes choisis et présentés par Frédéric Gros, Flammarion, « Champs / Classiques », Paris, 2011, p. 20-21.
"J’aurai au moins acquis un (I) mode de vie: la marche"
Peter Handke, Hier en chemin: carnets, novembre 1987-juillet 1990, trad. de l’allemand par Olivier Le Lay, Verdier, coll. «Der Doppelgänger», Lagrasse, 2011, p. 105.
"Marche, empilement de quiétude - sauf que ma pile s’effondre bien trop vite (sifflements de mésanges dans l’espace aérien vaste et froid du Grand Nord)"
Peter Handke, Hier en chemin: carnets, novembre 1987-juillet 1990, trad. de l’allemand par Olivier Le Lay, Verdier, coll. «Der Doppelgänger», Lagrasse, 2011, p. 105.

- Dis-moi, pourquoi tu marches?

- Je travaille à mon silence.

leslignesdedesir:

Antoine Bréa
"Soir d’hiver. Quelque part, près de l’avenue Amherst, la rue Ontario est vide. Une large vallée de lune qui mène je ne sais où. On pourrait découper l’air en blocs. Les maisons basses y sont prises comme des herbes dans la glace. Leurs arêtes ont le tranchant d’un fil de rasoir. Pour qui l’éclair de ces néons atroces? II n’y a personne. Personne. C’est la grande froidure. C’est inhumain."
André Belleau, «Mon coeur est une ville», Liberté, vol. 4, no 5 (28), 1963, p. 330.
36 façons de marcher →
"« […] le pas à pas, par sa lenteur et sa dispersion même, évite de pénétrer, de retourner le texte tuteur, de donner de lui une image intérieure : il n’est jamais que la décomposition (au sens cinématographique) du travail de lecture : un ralenti, si l’on veut, ni tout à fait image, ni tout à fait analyse; c’est enfin, dans l’écriture même du commentaire, jouer systématiquement de la digression (forme mal intégrée dans le discours du savoir) et observer de la sorte la réversibilité des structures dont est tissé le texte […] »"
Roland Barthes. 1970. S/Z, p. 19.
"L’homme technique n’accélère la marche que pour ne plus se rendre compte qu’il bouge, pour être emporté par l’élan, sans que quelque chose comme un effort suscite quelque chose comme un sujet. Le monde bouge, mais sans l’homme. Le monde n’a plus besoin de l’homme pour bouger. Si la modernité est essentiellement la mobilité, ou la mobilisation absolue, la contrepartie est l’inconscience de la mobilité, la mobilité nulle et non avenue: car s’il n’y a rien d’immobile, il n’y a rien à partir de quoi le mouvement pourrait prendre conscience de lui-même."
Lagandré, Cédric. 2009. L’actualité pure. Essai sur le temps paralysé, p. 58.
"Vannevar Bush walks the Web."
Landow, George P. 2006. Hypertext 3.0.