Posts tagged with flânerie.

- Pourquoi tu marches?
- Pour toucher à nouveau ce moment où l’espace bégaie.

"[La] découpe n’est en rien un simple phénomène mécanique. C’est la seule chose qui constitue l’image, et qui, en la constituant, implique que la photographie est une transformation absolue de la réalité” [R. Krauss, Le Photographique].
C’est ainsi qu’à partir de la découpe, le geste photographique et celui de la flânerie évacueront la nécessité d’un espace perspectif et inventeront cet appareil paradoxal qui à la fois reconnaîtra en la fragmentation du réel, une autonomie d’écriture à la fois visuelle et formelle, et attendra de cette même fragmentation du réel, une série de variantes multiples capables de se substituer à la disparition inexorable d’un espace-temps une fois pour toute (sacrifice) mais en l’état de fragment, une fois pour rien (série). D’un côté une fois pour rien et l’invention de la série, de l’autre côté, une fois pour toutes et le sacrifice du réel haussé à celui d’un geste unique accompli. Flâner mille fois pour rien, photographier une fois pour toutes. Reste à chaque fois le contexte à ré-inventer quelque [sic] soit la découpe."
Michelle Debat, «Flânerie et photographie. Le cadre et les gestes du temps» dans Suzanne Liandrat-Guigues, Propos sur la flânerie, Paris, L’Harmattan, coll. «Esthétiques», 2009, p. 31-32.
"La surface comme lieu du sens, c’est très précisément l’expérience anthropologique du flâneur. Virginia Woolf et Georg Simmel définissent le flâneur par l’atrophie du sens de l’orientation et l’hypertrophie de l’œil. Le flâneur appartient à la littérature radiaire, plus que linéaire, celle qui est capable de décrire en même temps ‘‘les éblouissements de l’air extérieur et les ondes qui se suivent dans les coins sombres et oubliés’’."
Isaac Joseph, Le passant considérable. Essai sur la dispersion dans l’espace public, coll. «Sociologie des Formes», Paris, Librairie des Méridiens, 1984, p. 43. Les mots cités renvoient aux propos de Quentin Bell, à propos de Mrs. Dalloway, dans Virginia Woolf, t. 2, Ed. Stock, p. 171.
À toi qui passe by Benoit Bordeleau
Un pas léger sur les ruines: méditation hochelagaise. Mardi 8 mai 2012 à 14h. →
"Le flâneur témoigne d’un imaginaire propre, entendu comme modalité d’après laquelle se fonde le rapport au monde, et comme conscience imaginante et imageante. Un imaginaire comme expression de résistance individuelle et sociale face au pouvoir, qui permet une esthétisation de la vie sociale. Un imaginaire qui se donne entre autres pour fonction de maintenir vivants les faits et gestes d’individus croisés lors de flâneries. Un imaginaire qui s’occupe à décrire, tels qu’ils sont perçus et interprétés, des êtres épars chez lesquels il devine des signes d’une ressemblance. Un imaginaire qui joue son rôle de lieu d’accueil d’une multiplicité d’identités. Un imaginaire guidé par une forme de sympathie et de souci de maintien du lien social. Je mentionne cela pour contrebalancer l’image du flâneur asocial, insensible et narcissique."
André Carpentier, «Être auprès des choses. L’écrivain flâneur tel qu’engagé dans la quotidienneté», dans Révéler l’habituel. La banalité dans le récit littéraire contemporain, revue Paragraphes, no 28, 2009, p. 24.

Lettre à P. A.

(En réponse à http://www.latraversee.uqam.ca/flaneur/lettre-bb-outremont-vs-hochelaga)

Cher Philippe,
 
Par où commencer sinon te dire que je suis présentement bien loin de mes pénates de l’esse, bien plus à l’ouest d’Outremont, mais d’une certaine manière moins distant d’Hochelaga : c’est là une question d’aisance atmosphérique, comme dirait Sansot.
 
Avant d’arriver au parc Pratt, c’est la fatigue qui m’a fait rengainer l’appareil photo. Fatigue non pas due au fait de marcher, mais à la tentative de soutenir une attention de vournousseur qui ne vaut que pour les lieux coutumiers, ceux-là même qui font office de salon et dont on s’amuse à trouver, sous un désordre subtile, les traces de jeux d’enfants. Tout, dans Outremont, m’a semblé impeccablement rangé, sinon ces trois adolescents portant le pull, assis sur un banc planté au milieu d’une mer de feuilles dorées. L’un après l’autre, ils se sont laissés choir, jouant silencieusement les victimes d’un crime dont nous aurions été les passifs auteurs.
 
Je ne sais si c’est Hochelaga qui a fait de moi un flâneur avide; avant d’aimer ce quartier, j’y ai d’abord toujours été amoureux. Il aura fallu un jour que Janie me dise, marchant rue Darling, que Montréal était enveloppant. De l’année et demi que nous avons passé devant l’hôpital Saint-Luc, elle n’avait jamais prononcé ces mots : j’aime à croire que le quartier latin n’a pas les tanins souples d’Hochelaga. C’est lui qui m’a offert la poignée de main la plus franche, malgré ses gueules de bois et son costume deux pièces chipé à l’Armée du Salut. J’ose croire que notre arrivée au 2046, là où se déroulaient les anciennes terres de William Darling, a signé notre véritable arrivée à Montréal. Un premier appartement à nous, libéré du beige égratigné des murs, des rideaux tachés et des taquine-bouteilles de la chambre 727. Ce déménagement nous a ouvert la ville en mettant d’un côté lieux de travail et de formation puis, de l’autre, ce petit espace mis à notre main; d’un côté la vitesse et puis, de l’autre, un jardinet de lenteur à biner au rythme de la marche et de l’écriture.
 
Tout en haut de tes Côtes, Philippe, se trouvaient ces trois jeunes à hoodies qui se sont mis à débouler dans des feuilles d’or avant de s’immobiliser : le premier, mains dans les poches; le deuxième, un avant-bras posé sur les yeux; le troisième, mains au-dessus de la tête. Ils ont narré à leur insu ma situation. « Range ces mains qui ne sont pas d’ici et ouvre les yeux » dit le premier. « Sinon, tu ne verras rien » dit le deuxième. Le troisième, en manière de canon au deux précédents, dit : « Rends-toi à cela qui t’entoure ». Mais il m’aurait fallu aller de cette paresse qui berce et mène à la contemplation – cet état qui fait retourner les pas sur eux-mêmes, jusqu’au cœur, et qui les fait parler. Il aurait fallut m’asseoir. Me permettre l’insertion d’un point. Au lieu, j’ai dégringolé dans ton quartier pentu sans jamais reprendre mon souffle.
 
Au retour, il m’est resté d’Outremont cette vue vertigineuse saisie lors de notre passage à l’Oratoire – je n’y étais jamais allé et je te remercie de ce détour. Ne pas avoir été en mesure de voir le Stade m’a frappé : j’étais coupé des indices de ce que j’appelle, en riant, mon esticité. Le sentiment d’avoir été un homme délogé a continué d’occuper les côtés de ma langue jusqu’à la sortie de la station de métro Joliette. J’avais été loin de ma laubia, de mon petit abri. Sitôt de retour dans l’esse, je me suis attardé à deux détails qui pourraient entrer, respectivement, dans les catégories des kétaineries raffinées et des extravagances tranquilles. Je te les offre, en toute simplicité pour clore cette lettre que j’aurais voulu plus longue.

Sur la table à pique-nique utilisée comme trône par les employés de l’épicerie, une paire de jean. Près des pattes de la table, des ampoules écoénergétiques cagoulées par des condoms aux couleurs de Fruit Loops. Semence étincelante promise à qui trouve le culot approprié.
 
Plus loin, le stationnement de l’épicerie n’était occupé que par deux Markov et un Halak en herbe. Ils avaient installé leur Gaule près de l’avenue Valois. Provenait de leur îlot une rumeur tissée de rires et de sacres inoffensifs.

 
À quand cette prochaine promenade? Encore faudra-t-il décider du quartier.
 
Mes amitiés,
 
Ben
Buckingham – Montréal, déc. 2011 – jan. 2012.

"Voilà trois scénarios, celui de la criminalité, celui de la consommation bourgeoise et celui de la révolution, qui font du flâneur un personnage hésitant entre la peur (la foule tel un masque du crime), la circularité bourgeoise (on sort de chez soi pour mieux y revenir avec des produits à consommer à l’intérieur) et l’utopie révolutionnaire (la rassemblement de masse change l’histoire)."
Mongin, Olivier. 2005. La condition urbaine. La ville à l’heure de la mondialisation. Coll. «La couleur des idées». Paris: Seuil, p. 61-62.
"L’unité du paysage renvoie ainsi au phrasé, au lié du parcours. Le paysage urbain n’est donc pas tant une donnée objective – le cadre spatial, composé de pleins et de vides, animé par le jeu des lumières – qu’une expérience éprouvé dans la liberté et s’articulant sur les signes que donne à lire la ville. Le paysage constitue non pas un décor – car cette expression renvoie à l’idée classique de tableaux, ceux d’un Louis Sébastien Mercier, par exemple – mais une sorte d’arrière-fond, englobant tout ce qui est perçu – brèves visions, mots saisis à l’improviste, incidents survenus dans la rue –, à partir duquel le flâneur reconstruit ou imagine un intérieur, une conversation, un drame domestique, ou encore une autre vie pour lui-même…"
Marc Desportes (2005) Paysages en mouvement. Transports et perception de l’espace. XVIIIe – XXe siècle, Gallimard, coll. « Bibliothèque illustrée des histoires », Paris, p. 344.
"L’appareil photographique n’est pas un instrument apte à répondre au pourquoi des choses, il est plutôt fait pour l’évoquer, et dans le meilleur des cas, à sa manière propre, intuitive, il questionne et répond à la fois. Je m’en suis donc servi dans une flânerie active, à la poursuite du «hasard objectif»."
Henri Cartier Bresson (1996) L’imaginaire d’après nature, préface de Gérard Macé et frontispice de Martine Franck, Fata Morgana, p. 45.
Solitudes parallèles, février 2011.

Solitudes parallèles, février 2011.

« Did you take a picture of me? » – « No… but do you want me to take one? » – « Huh… no, no-no. », mars 2011.

« Did you take a picture of me? » – « No… but do you want me to take one? » – « Huh… no, no-no. », mars 2011.

tribunal de la quotidienneté

[…]

Je ne porte pas en moi une ville de night life. J’aimerais parfois dire que c’est par fatigue accumulée – ceci n’est peut-être pas tout à fait faux –, mais il faut y voir le désir de traduire la ville devant le tribunal d’une quotidienneté qui est la mienne : le flâneur s’improvise juge, lorsqu’il s’inquiète – en fait, son inquiétude est peut-être l’un de ses traits fondamentaux, comme le dit en substance Bégout. C’est beau une ville la nuit, disait l’autre, mais c’est bien car elle se cache sous une épaisse couche de fond de teint, de mascara, d’ombre à paupières et de talons aiguilles inconfortables. La ville de jour a ses scories et les expose – ou, plutôt, elle n’arrive pas à les dissimuler. C’est pourtant au contact de ces débris que le flâneur y trouve la joie ténue de la profusion pour ensuite recomposer une vie plus que sa vie. Il recherche moins son individualité qu’à mettre en forme la relation unique qu’un homme ou qu’une femme entretient avec le phénomène et l’artefact urbain.

[…]

Je ne porte pas en moi une ville de night life. Le calme, voire le silence matinal des wagons de métro, me donne plus d’indices sur la vraie nature de ma ville intérieure que le claquement des voix, les vêtements clinquants et les chevelures gélifiées des party goers. Ce qui fait chanter la ville n’est pas pour moi son spectacle reproducteur, mais ses rituels simples et sans glam : la lecture du journal gratuit de la journée; le lissage, de la paume, d’un pli de pantalon qui restera fripé jusqu’au midi; les questions d’un garçonnet à sa mère, toujours les mêmes, chaque jour ouvrable; une femme de la jeune quarantaine qui applique un rouge discret sur ses lèvres minces.

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