Nowhere
[Série 8. Suite de En route vers le YMCA des pongistes (ambiances sonores).]
« Now here ». Le 17 novembre, le cahot du wagon de métro a eu raison de nulle part pour lui faire rejoindre l’ici maintenant. Il y a de ces espaces qui apparaissent inopinément, dans le carnet, et qui vous fendent le corps pour vous ramener à une époque où l’on se baladait dans les champs l’été, en mâchonnant un brin de foin ou une fleur de trèfle rouge, ou bien l’hiver, à pister les rats des champs et les lièvres. Une époque où, sur le bord du chemin de Montréal, on ne se demande même pas si la route mène ailleurs, mais n’est qu’un nom se jouant de la ritournelle, ressassée tant et tant qu’aucune matière ni pensée n’y adhère. « Nowhere ».
Mais on ne se doute pas qu’un après-midi de novembre, dans ce nulle part, on donnera un concert de chairs mêlées et tendres. On ne se doute pas qu’il ne restera de ce moment que la lumière dorée filtrant à travers les rideaux de velours, un souffle chaud sur la nuque, le goût de la sueur sur nos lèvres, le tout lié par un regard complice. On ne se doute pas du rythme effarant du cœur qui rejoindra celui d’une marche, tranquille.

J’ai récupéré une chocolatine au café de la fin du monde, sis dans le no man’s land du parc Frontenac. C’aurait dû être banal : les dents qui traversent le feuilleté, gras d’huile de palme, avant de trouver plus ou moins de résistance en touchant le lit de chocolat. C’est plutôt les images d’un salon de coiffure hullois qui remontent le cours des papilles, avec ses odeurs de spray net, de teintures, de vernis à ongles sur fond de tabac humide… Une symphonie de lames et de discussions entrecoupées sur le temps qui passe et qui ne passe pas. Des enfants patients qui, autour d’un plateau de viennoiseries, regardent des revues où les hommes ont un look New Kids on the Block ou MC Hammer, c’est selon. À la radio, Black or White tourne en boucle. Dans une pièce aux murs de plâtre, un garçon se fait percer l’oreille gauche.
L’enseigne au néon crépite dans la vitrine.
9h00. Ligne verte. Les wagons sont immobilisés sur les rails depuis deux bonnes minutes. Les portes s’ouvrent et se referment avec un bruit de conserves entrechoquées. Eux, sur le quai, n’ont rien remarqué. Ils poussent quelques grognements de temps à autres, en pointant quelque grand titre du journal Metro. Par trois fois les portes se sont refermées. Il y avait cet homme et puis le sac qu’il a voulu rattraper alors qu’il l’échappait sur le quai. Les tempes et le cou meurtris. Le métro, c’est la nouvelle guillotine. [Image source: @bbordeleau]
Mais que faut-il pour que cela ressurgisse des cendres? Il faudrait d’abord un nom qui, nous l’espérons, ait des assises solides et qui soit en mesure de faire vibrer le corps jusqu’à la moelle. Il faudrait un nom qui soit capable d’enlacer, qui ne soit pas de verre ou de pierre, qui ne soit pas que fissures et dédales. Aujourd’hui, il ne reste qu’un autocollant sur une planche de bois pressé pour faire descendre dans les rues un souhait, tandis que sur l’herbe sèche, mouettes et pigeons s’entredévorent. [Image source: @Kev_Co]
Volet #pawnshop de la #dérive
Un nouveau volet des Dérives s’ouvre avec le #pawnshop.
Les règles sont simples: chipper sur les blogues/sites web des dériveuses et dériveurs, par le moyen d’une capture d’écran, des fragments d’images et de textes qui serviront de trame à un micro-récit d’exactement 88 mots. Le «fureteur», nous rappelle le latin furittus, est un «petit voleur». Si le matériel ne provient pas de votre propre espace de diffusion, il serait préférable de dévoiler votre source.
Les captures d’écran devront être publiées sur Twitter et comporter les mots-clics #dérive, #pawnshop et, comme toujours, un #nomDeLieuExistant. Le tout, bien sûr, pour que tous aient accès au matériau de base - et qu’on maintienne le pacte référentiel. Les contraintes, on aime ça.
Qui voudra bien se prêter au jeu devra ensuite publier la capture d’écran ainsi que le texte qui l’accompagne sur son propre site avec les mêmes mots-clés.
Ça peut commencer avec ceci: https://twitter.com/bbordeleau/status/265490927248896000.
hello goodbye / farewell mona lisa
[Série 7. Suite de Hétéronymie.]
Toutes les nuits, elle dit au revoir au quartier, au seuil du dépanneur de la fin du monde. Tout le temps qu’elle attend son dealer, elle scrute le réseau de ses veines, pour y déceler ce qu’il reste de surface d’injection. Son talon droit saute comme le levier d’une machine à coudre. Le bruit, bien que mat, doit résonner jusqu’à Notre-Dame. Ses mains prématurément noueuses courent le long de sa chair à vif. Au coin de la rue, entre les pieds et la tête, elle n’est plus qu’une attrition.
- Une veine, même p’us une fucking veine, qu’elle marmonne, les yeux rivés vers le sud.
Une Civic gangrenée de rouille ralentit devant elle. De la fenêtre baissée du conducteur sort une main aux doigts épais. Entre un index et un majeur tendus vers le ciel est coincé un sachet rectangulaire aux reflets métalliques.
La femme se jette sur l’objet, lance quelques mots à peine audibles : « Salut… y‘était temps, jolie bette… décoller comme en 70… » Elle disparaît dans un colimaçon de la rue Guimond. Son ombre était plus droit que sa silhouette. Toujours ce choc du mot « salut » qui se veut d’abord un souhait de santé.

9h00. Ligne verte. Les wagons sont immobilisés sur les rails depuis deux minutes. Les portes s’ouvrent et se referment avec un bruit de conserves entrechoquées. Une enfant pousse un cri alors qu’autour on garde le nez dans son journal ou les oreilles dans sa bulle musicale. Les portes s’ouvrent et se referment avec un fracas de portes de grange. Un type hâve resserre le couvercle d’un gobelet au contenu brunâtre. Silence. Les portes coulissantes s’ouvrent et se referment dans un remuement de mécaniques carnées. J’attends que le rideau se lève. L’opérateur remercie les usagers de leur compréhension.
Triton, 2012. Titre attribué par @MymBergeron. #dérive #aparté
P’tit gars / HiMa
[Série 7. Suite de Nouvau territoire; nouveaux personnages]
Le premier nom que je lui ai donné, c’est P’tit gars. P’tit gars est un voisin de ruelle que je vois chaque fois que je fais griller quelque chose sur le barbecue. Du haut de ses six ans, il ne parle par beaucoup, mais il crie fort. Toujours la même chose avec insistance : « Allô! Allô! » Au départ, cela avait quelque chose de sympathique. Après un certain temps, toutefois, les cris ne lui suffisaient plus. Il s’est mis à nous tirer dessus avec force variations sur le «pow»: «Allô! Pow! Pow! Pa-Paw! Pa-Paw!» Avec le temps, je me suis contenté de lui sourire en brandissant ma spatule après avoir retourné pavés de saumon du Pacifique et boulettes de veau.
*
Des fois, P’tit gars dessine avec des feutres Crayola lavables sur la fenêtre patio qui donne sur la galerie. Cela se limite souvent à une grille de tic-tac-toc : deux traits horizontaux, puis deux verticaux. Pendant ce temps, le père joue à StarCraft : à l’écran, une bouillie de Terrans, de Zergs et de Protoss. Depuis quelques jours, il multiplie les lignes qui forment son jeu : dans les cases, il ne trace que des «X» irréguliers.
*
Un jour, en mettant le nez dehors – tilapia en papillote au menu – P’tit gars s’est remis aux «Allô! Allô!», tant et si bien qu’à force de répétition le tout sonnait à mon oreille comme Cobain dans le refrain de Smells Like Teen Spirit: «Hello, hello, hello, how low?» Après dix minutes, sans que les cordes vocales ne lui dérougissent, il est entré dans l’appartement pour en ressortir avec une immense fusée de papier dans les mains. Je suis devenu sa cible. Je suis disparu dans une série interminable de rires juvéniles et de «pow-how-low-pow-pa-paw-pause!» En rentrant dans l’appartement, j’ai déclaré à la Darling: «On est en plein Hiroshima-Maisonneuve.»
Il y a certains matins où P’tit gars est assis en tailleur sur la galerie. Il trace des formes irrégulières dans sa main gauche tandis que sa mère efface les dix, douze, vingt lignes qui tissent sa grille de jeu sur la fenêtre.
Pendant ce temps, au premier sous-sol
[Série 7. Suite de Nouveau chemin]
Je marche de long en large sur les pastilles orange du quai, direction ouest. De l’autre côté des rails, une vingtaine de jeunes sont alignés contre les briques jaunes. Trois moniteurs à peine plus vieux qu’eux leur font subir la chanson « Ursule ». Pendant ce temps, un grand calâbre encapuchonné se dirige vers moi, interrompt sa marche en ouvrant les bras. « Ça y est, que je me dis, l’albatros s’en vient me chercher. »
Le type s’incline lentement, et lance d’une voix tonnante : « Je suis Jésus! Et je me demande pourquoi les enfants se font placer dans des garderies! » Sur l’autre quai, les jeunes sont maintenant en rang, deux par deux, et enchaînent avec « Ouisticha ». Le type en remet : « Les parents se réfugient au travail! Ont peur de leur progéniture! Les divisent dans les miniatures cases d’une grille fabulée, comme des blocs miteux épousant le quadrillage des rues! Je sais ça, moi! »
Tandis que les jeunes s’engouffrent dans les wagons, le calâbre se pousse en trottinant jusqu’au bout du quai – en questionnant les bancs au passage, en flattant un téléphone public. Le train est entré à vitesse réduite dans la station. J’entends la voix du Jésus de Joliette qui s’élève par-dessus les gargouillements de métal et de caoutchouc : « Emmène-moi au deuxième sous-sol! Sans détour! »
Les portes s’ouvrent. Deux adolescents enlacés, branchés sur leur iPod respectif, parlaient en empruntant les motifs de l’habitude. – On arrive bientôt à Montmorency. – Oui… Angrignon, c’est plus très loin, maintenant… Et si on loupe notre station, il suffit de ne pas descendre de ce wagon.
Intermède / la route
[Série 6. Les manières des mesures III]
Ce matin-là, métro Joliette, une femme sirotait un café du Tim. J’ai longtemps regardé le titre qui se trouvait sur la page du quotidien gratuit qu’elle tenait, tandis que l’escalier mécanique nous amenait jusqu’au premier sous-sol de Montréal. En bas, Freder proférait des injures en cherchant des pièces invisibles dans l’étui de son violon.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était aux funérailles de M.-A. C’est seulement une fois rendu au salon, de l’autre côté de la rue, que je l’ai croisé. Ça devait faire trois ans qu’on ne s’était pas vus. Nos vies d’hommes commençaient à peine. On s’est serré la main, puis on s’est donnée l’accolade, les yeux bouffis. Avant qu’il ne quitte, je lui ai promis de le contacter pour qu’on aille prendre un café. Pour jaser. On dit prendre un café comme on dit s’arrêter, ensemble. Pour partager des bribes du temps perdu et du temps gagné.

Je me souviens de l’odeur de l’encens mêlée à celle des larmes lorsque j’ai serré son frère dans mes bras. Des traces de gel coiffant aux fruits, des notes de Old Spice atténuant celles de la sueur.
*
Ce matin-là, métro Joliette, dix minutes ont séparé le moment où je suis parvenu au premier sous-sol et celui de passer les tourniquets. On dit : prendre un café… mais il y a de ces intervalles que le quotidien empêche de mesurer.

Patrick s’est endormi au cœur d’une nuit de mai. Il n’y a eu aucune trace de freinage.
les manières des mesures I
[Série 6. Suite de La démesure du monde.]
Métro, ligne verte. Une fausse gazelle, talons hauts et yeux de biche, entre dans le wagon. Elle balaye du regard les assis, les lecteurs et les branchés. Le train démarre. Elle perd pied et s’agrippe au poteau le plus proche, écarquille les yeux, se met à respirer vite et profondément. Personne ne lui cède sa place. La fausse gazelle, incapable de garder l’équilibre, sort à la station suivante – elle tombe en ruines sur l’un des sièges jaunes du quai.
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Jour de canicule. Un ruban jaune, tout autour de la fontaine, serti de lettres noires : « DANGER ». Deux skaters tournent dans le bassin asséché de La Fermière. Trois enfants presque centenaires ont sous les ongles écailles, plumes et poils.
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« Tiens Henri, glisse ça en dessous de la patte de c’te table-là. J’la connais, l’a du lousse dans l’gras du genou. » Gaston lui lance ça, juste à côté des table de plastiques qui jouxtent le kiosque à revues, marché Maisonneuve. Ils sont installés comme des rois avec, devant eux, un petit café filtre : une habitude héritée de leurs pères, revenus de la Deuxième Guerre des doigts, une jambe en moins. Le rire éclatait de temps à autres, entre eux deux, un rire nostalgique. Ce petit café, c’est pour Henri et Gaston une manière de se les rendre présents.
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Il la pousse en silence dans l’allée de leur résidence, avenue Morgan. Ça fait des années qu’elle est clouée à sa chaise roulante, ne se levant que pour aller de la chaise au lit et du lit à la chaise. Parfois, elle fait un pas ou deux sur le trottoir, chancelante. Denise n’est plus capable de dire, aujourd’hui, que marcher, c’est se souvenir. Ces mots de Valéry, elle les a toujours retenus depuis ses heures de lecture en cachette, l’été suivant sa cinquième année. Elle n’en avait pas alors saisi le sens. Plus d’automatisme dans l’alternance des pieds qui ne sont maintenant que des blocs de sel sous une pluie printanière.
- Tu veux pas te lever un peu, Denise? Ça te ferait du bien…
- Chu fatiguée, Jean… Y a des jours où j’ai même de la misère à me souvenir c’est quoi, que de marcher.
Son Jean est resté le corps droit comme une barre de fer, derrière la chaise roulante, tout juste avant la clôture frais repeinte en vert qui mène au trottoir. Ils sont restés là, à s’écouter respirer et à écouter la vie faire son temps.
*
Dans un café se donnant des airs d’anonyme, j’observe deux adolescents pour qui l’amour n’est pas encore un faire, mais un dire qui secoue de l’intérieur. Un document d’une dizaine de pages, à la traîne sur la table, laisse présager qu’ils révisaient un devoir de français. Mais ils ont autre chose à se dire. Lui, dos légèrement vouté, les cheveux frais coupés comme en témoigne le cou nu, cherche des mots qu’on suppose inscrits en filigrane dans le vernis de la table. Elle, les lèvres rouges, le chandail à rayures bleu marine collection estivale 2011 du Garage, les joues pleines de timidité retenue en un sourire et le nez retroussé à la manière de Taylor Swift – comme si cela pouvait trahir un quelconque intérêt de sa part… Dans leur silence entrecoupé de rires et de rosissement de joues, ils essaient de trouver la mesure de leur petit monde.






