"Le langage est fait pour nous, puisqu’il est fait par nous: il reflète l’état non du monde mais de l’âme, non du présent mais de la mémoire. C’est pourquoi nous disons que le présent succède au passé, comme l’avenir succédera au présent. Cette pensée n’est pas une erreur. C’est dire la vérité du temps, tel qu’il apparaît à la conscience spontanée, qui suppose la mémoire. C’est le temps pour nous. Car il est vrai, certes, qu’aujourd’hui succède à ce que nous appelons hier, comme le quatrième coup de l’horloge au troisième. L’illusion n’est pas dans la succession; elle est dans l’idée, que nous ajoutons au monde, que cette succession serait l’addition d’un présent à un passé, quand elle n’est que l’addition du présent à lui-même, c’est-à-dire sa continuation, sa duration (non un intervalle, ce qu’on entend encore dans «durée», mais un acte), ou plus simplement, puisque cela revient au même, sa présence."
Comte-Sponville, André. 1999. L’être-temps. Quelques réflexions sur le temps de la conscience.
