4 avril 2011. L’esprit vague. – Je note d’emblée que je ne sais jusqu’où ces notes, datées à partir d’aujourd’hui, mèneront l’écriture. Implication d’un nouveau type de dérive, sans en changer les règles pour autant. La décision a été prise dans le bain, cet étroit hameau de solitude où j’amène toujours un ou une auteur/e tremper dans mon jus. La datation, en ce qui me concerne, n’a été employée seulement que dans mes carnets de poche, comme la maigre marque d’une présence dans le temps déployée dans un espace quadrillé à force de taches bleues frôlant les limites de l’illisible.

J’ai repris la lecture de L’Esprit vagabond d’André Major, lu en diagonale il y a de cela quelques mois, incapable de m’y ancrer sérieusement à cause d’un quotidien grisé d’abondance. J’ai levé les yeux au milieu de l’entrée du 15 février 1993, comme ça, l’air absent. J’ai soudainement compris, sans que cela ait un quelconque rapport avec Major, pourquoi la photographie m’est devenue si nécessaire depuis les deux derniers mois. Cette portion du quartier, que toi et moi connaissons, est habitée mais difficilement habitable pour qui vient de l’extérieur – cet extérieur, ce n’est parfois que deux coins de rues.

Bref, la photo… J’ai constaté que j’écris pour rendre ce quotidien habitable. Constat simple, qui me saute aux yeux après deux ans d’écriture qui aujourd’hui me pose devant le vide sauvage du genre que je pratique, s’il en est un : le filet du romanesque ne s’est jamais porté à mon secours (et d’ailleurs je ne le recherche pas); je ne repose que sur des notes de plus en plus éparses et surtout, surtout, sur la cessation quasi systématique de la prise de notes. Comme si ce quartier, ces quelques rues, étaient acquis.

Capturer l’image des voyageurs du métro, à un pied de leur visage sans qu’ils ne s’en aperçoivent parce que trop absorbés dans la lecture du 24 heures ou parce qu’ayant les oreilles bouchées par leurs écouteurs, c’est l’un de mes plaisirs coupables. Et pourtant, ce qui devrait constituer un rapprochement avec la masse grouillante de la ville, quoique anesthésiée, se pose de plus en plus comme un détachement, un désengagement. Ces fragments arrachés au bruissement du quotidien m’apparaissent distants à l’écran et je cogite, tentant de trouver les mots appropriés, ces mots qui venaient si aisément du temps de Cerné. Non. Plus maintenant. Chaque mot pèse. Car après avoir tenté de débusquer des bonheurs passagers et pourtant bien réels de ce quartier d’accueil, ils semblent s’être épuisés (et l’autre A. du a&a remarquera cet usage détestable du verbe ‘sembler’, qui ici est d’usage puisque je me refuse encore à dire qu’il n’y a pas de bonheur dans cette contrée poussiéreuse au sud de la rue Ontario).

Certaines considérations, dans ce qu’il convient de nommer une recherche du Préférable, me poussent à la retenue. Au fil maigre d’une écriture maigre. Seulement des légendes de photographies – ou presque. J’aimerais qu’il en reste des légendes, mais de ces légendes qui font rêver les enfants et qui leur procurent un sommeil léger. Il me reste à les trouver, à les recoller avec ce qu’il est possible de trouver, ici et là, sur le trottoir.

6 avril 2011. Masques. – Cette idée, venue marchant rue Bourbonnière, que certains se déguisent pour le désir.

9 avril 2011. Question de voix. – La place Valois dans toute sa splendeur, vers la fin de l’après-midi, peuplée comme je ne l’ai pas vue depuis longtemps. J’y vois monsieur B. qui discute avec un habitué de la place, un couple à la terrasse du ArHoMa qui fouine dans des petites annonces pour un nouvel appartement, un type en skateboard qui va baguette sous le bras, un quinquagénaire courbé qui grille une cigarette – la main tatouée d’huile à moteur –, un pitbull qui reluque le caniche de madame Moineau, Cerbère – ô valeureux chien saucisse – qui reluque Victor le golden, une gamine qui crie à son amie qu’elle effraie les clients avec son ballon de plage, une autre en trottinette qui chante Félix. Victoria qui s’en va à la rencontre du wapiti. Freder, sur l’autre rive de la rue Ontario, joue le menuet de Mozart qu’il avait fièrement joué à ma Darling l’an dernier, métro Joliette. D’ouest en est, Drown in the Now se déverse par la vitre baissée – j’allais écrire baisée – d’un 2500hd.

10 avril 2011. Du Préférable. – « C’est quoi, le silence? » – « C’est ce qui se construit avec des morceaux de bruit, des morceaux minutieusement choisis et assemblés. »

00 h 44. Vers demain. - Je te souhaite de trouver ces personnages et cette fiction que tu cherchais au début de ces dérives. Bien que tu quittes Hoche’élague, ces dérives trouveront bien une eau commune. J’ouvrirai la troisième série avec quelque chose qui devrait te faire sourire. Je te souhaite bonnes dérives, Lady Welby.