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Avenue Valois. Un homme, marteau à la ceinture, lance un balai à son collègue de travail qui se tenait au balcon du premier étage. Nous échangeons un regard, puis un sourire. Je lui lance : « C’est de la précision, ça! » Et lui de me répondre : « Pas mal, hein? Guillaume Tell, c’est mon arrière-arrière-arrière-grand-oncle! » Des mots et des gestes, tout simples et sans grande importance, qui me reviennent chaque jour depuis deux semaines.
Pierre Sansot a déjà écrit que lorsque qu’on se retrouve dans l’obligation de saluer les gens qui se trouvent sur notre passage, c’est qu’on y reconnaît là un chemin. Mes chemins, je les ai perdus depuis près de deux mois, enfermé dans un silence qui n’était rien d’autre qu’une absence à moi-même – et lorsqu’on n’est même pas présent à soi-même, impossible de l’être pour l’autre, exit l’empathie si nécessaire au flâneur. Mon quartier n’est pas défini par les frontières administrative d’Hochelaga – et cela, je le sais.
Mon quartier, ce n’est pas un quartier : c’est une série de fragments qui s’étire au fil de mes pas, de mes allées et venues entre l’appartement et l’Université, c’est là mon quotidien et là ce qui me fait écrire. Bien sot moi qui croyais pouvoir échapper à cette démarche qui depuis deux ans m’empêchait de tomber dans le silence du clavier : marcher, mais marcher vraiment, sans me laisser pousser par les obligations; noter, photographier; attendre; attendre en espérant cette étincelle qui vient lier ces bribes de villes – les faire rimer, diraient certains; m’asseoir, des heures, pour réduire ces notes à leur plus simple expression; ensuite évacuer les photographies pour n’en garder que le narrable, que le texte. J’ai voulu tourner les coins ronds en cesser de jouer de l’appareil photo : première erreur. Perdre son temps est la première nécessité.
Me voilà reparti, avec Guillaume Tell. Puis il y a cet homme aux mains noueuses et aux orbites creuses qui prendre chaque matin le même wagon de métro, station Joliette, pour ensuite s’enfermer dans une méditation trouble. Cette fille, aussi, qui a passé une vingtaine de minutes à s’appliquer du fond de teint au point d’en disparaître. La proprio du Mona Lisait qui s’étonne de voir les gens grossir au fur et à mesure qu’on progresse vers l’est, rue Ontario – c’est son œil de sociologue qui me l’a fait remarquer – et du no man’s land de la gare de triage de la CP – que je trouve pourtant charmante, à sa manière. Cette dame étonnamment droite pour son âge, du côté de Berri-UQAM, qui glisse sur les escaliers comme sur le Styx jusqu’à la ligne jaune…
Adam, Bourbonnière, Ontario, Valois, Rouen, Chambly. Joliette – Berri-UQAM. Mes réalités se jouent dans ces quelques rues et ces quelques minutes de roulis de wagons, chaque matin, chaque soir. C’est là mon chemin : des lignes brisées ponctuées de nœuds.
Une règle change : l’objet est moins un quartier qu’un parcours. Pas nécessairement celui dicté plus haut, mais bien celui qui fournit des balises au quotidien.
