-
biloutipou aime ce billet
-
benoitbordeleau a publié ce billet
[Série 7. Suite de Hétéronymie.]
Toutes les nuits, elle dit au revoir au quartier, au seuil du dépanneur de la fin du monde. Tout le temps qu’elle attend son dealer, elle scrute le réseau de ses veines, pour y déceler ce qu’il reste de surface d’injection. Son talon droit saute comme le levier d’une machine à coudre. Le bruit, bien que mat, doit résonner jusqu’à Notre-Dame. Ses mains prématurément noueuses courent le long de sa chair à vif. Au coin de la rue, entre les pieds et la tête, elle n’est plus qu’une attrition.
- Une veine, même p’us une fucking veine, qu’elle marmonne, les yeux rivés vers le sud.
Une Civic gangrenée de rouille ralentit devant elle. De la fenêtre baissée du conducteur sort une main aux doigts épais. Entre un index et un majeur tendus vers le ciel est coincé un sachet rectangulaire aux reflets métalliques.
La femme se jette sur l’objet, lance quelques mots à peine audibles : « Salut… y‘était temps, jolie bette… décoller comme en 70… » Elle disparaît dans un colimaçon de la rue Guimond. Son ombre était plus droit que sa silhouette. Toujours ce choc du mot « salut » qui se veut d’abord un souhait de santé.

9h00. Ligne verte. Les wagons sont immobilisés sur les rails depuis deux minutes. Les portes s’ouvrent et se referment avec un bruit de conserves entrechoquées. Une enfant pousse un cri alors qu’autour on garde le nez dans son journal ou les oreilles dans sa bulle musicale. Les portes s’ouvrent et se referment avec un fracas de portes de grange. Un type hâve resserre le couvercle d’un gobelet au contenu brunâtre. Silence. Les portes coulissantes s’ouvrent et se referment dans un remuement de mécaniques carnées. J’attends que le rideau se lève. L’opérateur remercie les usagers de leur compréhension.
