Intermède / la route

[Série 6. Les manières des mesures III]

Ce matin-là, métro Joliette, une femme sirotait un café du Tim. J’ai longtemps regardé le titre qui se trouvait sur la page du quotidien gratuit qu’elle tenait, tandis que l’escalier mécanique nous amenait jusqu’au premier sous-sol de Montréal. En bas, Freder proférait des injures en cherchant des pièces invisibles dans l’étui de son violon.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était aux funérailles de M.-A. C’est seulement une fois rendu au salon, de l’autre côté de la rue, que je l’ai croisé. Ça devait faire trois ans qu’on ne s’était pas vus. Nos vies d’hommes commençaient à peine. On s’est serré la main, puis on s’est donnée l’accolade, les yeux bouffis. Avant qu’il ne quitte, je lui ai promis de le contacter pour qu’on aille prendre un café. Pour jaser. On dit prendre un café comme on dit s’arrêter, ensemble. Pour partager des bribes du temps perdu et du temps gagné.

Je me souviens de l’odeur de l’encens mêlée à celle des larmes lorsque j’ai serré son frère dans mes bras. Des traces de gel coiffant aux fruits, des notes de Old Spice atténuant celles de la sueur.

*

Ce matin-là, métro Joliette, dix minutes ont séparé le moment où je suis parvenu au premier sous-sol et celui de passer les tourniquets. On dit : prendre un café… mais il y a de ces intervalles que le quotidien empêche de mesurer.

Patrick s’est endormi au cœur d’une nuit de mai. Il n’y a eu aucune trace de freinage.