«L’oubli général de ce quartier. un creux dans la ville. / Les rues Lespérance et Florian n’existent presque plus.»
Marcel Labine, Le Pas gagné, Les Herbes rouges, Montréal, 2005, p. 95.
«L’oubli général de ce quartier. un creux dans la ville. / Les rues Lespérance et Florian n’existent presque plus.»
Marcel Labine, Le Pas gagné, Les Herbes rouges, Montréal, 2005, p. 95.
Jean-Pierre Issenhuth, Chemins de sable: carnet 2007-2009, Montréal, Fides, coll. «Carnets», 2010, p. 138-139.
Texte cité par Issenhuth: Jean-Pierre Otte, Celui qui oublie où conduit le chemin, Paris, Robert Laffont, 1984, p. 14.
[Série 6. Suite de Vieillesse oblige.]
Chaque matin, je passe devant La Pataterie après avoir remonté la rue Bourbonnière. Chaque matin, c’est le même scénario ou presque qui se joue derrière une vitrine annonçant les hot-dogs steamés à 89 sous, les cinq trios, le cheeseburger double bacon… Des vieux, seuls, en tête à tête avec le Journal de Montréal ou La Presse – rarement autre chose – qui laissent refroidir leur café dans une tasse de styromousse. Malgré la chaleur qui règne à l’intérieur, ils gardent leur manteau, jamais bien épais, serti de mains grises et calleuses au bout de manches à rebords jaunis.
Une femme, du bout des doigts, retient son visage. Une circulaire sous les coudes. À ses pieds, un sac de toile rempli de canettes, de bouteilles et de sacs de plastiques. Le comptoir est à peine perceptible de l’extérieur. Une ombre appuyée sur la caisse, vers la gauche. À l’autre extrémité, une ombre en uniforme qui, sans doute, gratte une plaque de cuisson. Dans cette boîte de verre, d’huile et de brique, rue Ontario, on attend midi – on attend que le temps passe.

La convenance veut, le midi, qu’on reste le temps de son repas et qu’ensuite on reparte, sans toutefois trop se hâter, après avoir laissé sa place en bonne et due forme : avec le sourire.
Les rares fois où je suis entré chez Go-Jo, comme certains l’appellent encore, c’est toute la rue qui s’y engouffre et, avec elle, une familiarité propre à tout le quartier.
S’entassent les employés de la Caisse populaire, du commis au planificateur financier, des hommes et des femmes aux vêtements usés, accompagnés de leurs enfants, un jour de semaine, des adolescents encore gamins du cégep de Maisonneuve scotchés à leur cellulaire, qui oscillent entre boutades, textos et french kisses, le guichet automatique, travailleurs de la ville venus réparer un carré d’asphalte à deux coins de rues d’ici, des employés de la fruiterie, de la confiserie et de l’épicerie, la murale représentant le Stade au milieu d’un paysage tropical, des silhouettes nonchalantes en mal d’exotisme local, deux bambins à l’habit de neige trop grand pour qu’il fasse encore l’hiver prochain. À ma droite, une cinquantenaire précoce gratte son coupon de caisse en murmurant : « Trois cennes de trop, trois cennes noires de trop d’Christ. Efface les décimales, Jimmy. » Sur chacun de ses sept ongles rongés, une couleur de vernis différente. Un gamin rit de l’imitation de babouin boudeur que fait son père. Contre le cadre de porte des toilettes, deux béquilles à l’équilibre précaire.
Un couple âgé, assis à la table près de l’entrée, partage un casseau de frites. Aucun mot n’est échangé sinon un regard de temps à autres, entre une bouchée et deux gorgées de Pepsi. Entre eux deux, une amitié qui a survécu à l’habitude de l’amour. Elle et lui prennent leur temps, ne justifient pas l’espace qu’ils prennent. La dame fouille dans la poche intérieur de son manteau blanc cassé après avoir dénoué son foulard de soie rose. Entre le pouce et l’index elle tient un mouchoir – puis essuie une trace de ketchup sur la joue de son homme. Sans un mot, elle range le bout de tissu, prend une autre frite dans le casseau. Il se risque : « As-tu eu des nouvelles de Vincent, Simone? »
Un gaillard, bouille ronde et l’air gêné, met sa grande main sur mon épaule : « S’cuse-moi, ça te dérange si j’m’assois à ta table? » – « Pas de souci, l’ami, j’étais sur mon départ. Installe-toi. » Je lui ai laissé ma place, en bonne et due forme.
1. n. f. - aisse 1304 - de la lettre S. TECHN. Crochet en forme de S. - Ouverture en S sur la table d’un violon ou des instruments du même genre.
2. n. f. - heuce XIIIe - francique hiltia «poignée d’épée». -TECHN. Cheville à tête plate que l’on passe dans un trou à l’extrémité de l’essieu pour empêcher que la roue n’en sorte.
(En réponse à http://www.latraversee.uqam.ca/flaneur/lettre-bb-outremont-vs-hochelaga)
Cher Philippe,
Par où commencer sinon te dire que je suis présentement bien loin de mes pénates de l’esse, bien plus à l’ouest d’Outremont, mais d’une certaine manière moins distant d’Hochelaga : c’est là une question d’aisance atmosphérique, comme dirait Sansot.
Avant d’arriver au parc Pratt, c’est la fatigue qui m’a fait rengainer l’appareil photo. Fatigue non pas due au fait de marcher, mais à la tentative de soutenir une attention de vournousseur qui ne vaut que pour les lieux coutumiers, ceux-là même qui font office de salon et dont on s’amuse à trouver, sous un désordre subtile, les traces de jeux d’enfants. Tout, dans Outremont, m’a semblé impeccablement rangé, sinon ces trois adolescents portant le pull, assis sur un banc planté au milieu d’une mer de feuilles dorées. L’un après l’autre, ils se sont laissés choir, jouant silencieusement les victimes d’un crime dont nous aurions été les passifs auteurs.
Je ne sais si c’est Hochelaga qui a fait de moi un flâneur avide; avant d’aimer ce quartier, j’y ai d’abord toujours été amoureux. Il aura fallu un jour que Janie me dise, marchant rue Darling, que Montréal était enveloppant. De l’année et demi que nous avons passé devant l’hôpital Saint-Luc, elle n’avait jamais prononcé ces mots : j’aime à croire que le quartier latin n’a pas les tanins souples d’Hochelaga. C’est lui qui m’a offert la poignée de main la plus franche, malgré ses gueules de bois et son costume deux pièces chipé à l’Armée du Salut. J’ose croire que notre arrivée au 2046, là où se déroulaient les anciennes terres de William Darling, a signé notre véritable arrivée à Montréal. Un premier appartement à nous, libéré du beige égratigné des murs, des rideaux tachés et des taquine-bouteilles de la chambre 727. Ce déménagement nous a ouvert la ville en mettant d’un côté lieux de travail et de formation puis, de l’autre, ce petit espace mis à notre main; d’un côté la vitesse et puis, de l’autre, un jardinet de lenteur à biner au rythme de la marche et de l’écriture.
Tout en haut de tes Côtes, Philippe, se trouvaient ces trois jeunes à hoodies qui se sont mis à débouler dans des feuilles d’or avant de s’immobiliser : le premier, mains dans les poches; le deuxième, un avant-bras posé sur les yeux; le troisième, mains au-dessus de la tête. Ils ont narré à leur insu ma situation. « Range ces mains qui ne sont pas d’ici et ouvre les yeux » dit le premier. « Sinon, tu ne verras rien » dit le deuxième. Le troisième, en manière de canon au deux précédents, dit : « Rends-toi à cela qui t’entoure ». Mais il m’aurait fallu aller de cette paresse qui berce et mène à la contemplation – cet état qui fait retourner les pas sur eux-mêmes, jusqu’au cœur, et qui les fait parler. Il aurait fallut m’asseoir. Me permettre l’insertion d’un point. Au lieu, j’ai dégringolé dans ton quartier pentu sans jamais reprendre mon souffle.
Au retour, il m’est resté d’Outremont cette vue vertigineuse saisie lors de notre passage à l’Oratoire – je n’y étais jamais allé et je te remercie de ce détour. Ne pas avoir été en mesure de voir le Stade m’a frappé : j’étais coupé des indices de ce que j’appelle, en riant, mon esticité. Le sentiment d’avoir été un homme délogé a continué d’occuper les côtés de ma langue jusqu’à la sortie de la station de métro Joliette. J’avais été loin de ma laubia, de mon petit abri. Sitôt de retour dans l’esse, je me suis attardé à deux détails qui pourraient entrer, respectivement, dans les catégories des kétaineries raffinées et des extravagances tranquilles. Je te les offre, en toute simplicité pour clore cette lettre que j’aurais voulu plus longue.
À quand cette prochaine promenade? Encore faudra-t-il décider du quartier.
Mes amitiés,
Ben
Buckingham – Montréal, déc. 2011 – jan. 2012.